L’histoire du Petit Roi
A la mémoire de Kimakari, Liza et de leur petit Enéo.
« Le chef est celui qui prend tout en charge.
Il dit : “J’ai été battu”. Il ne dit pas : “Mes soldats ont été battus”. »
Antoine de Saint-Exupéry
Le fracas des plaques d’armures faisait frémir la prairie. La colonne des valeureux guerriers chantant la gloire de leur patrie avançait à bon rythme, les encouragements sincères de leurs familles, pleines de fierté et d’espoir, résonnant encore à leurs oreilles. Les chiens couraient derrière, jappant d’inquiétude face à cette agitation inhabituelle.

C’était une belle journée pour faire la guerre. J’avais pris la décision de lancer une offensive d’envergure ce matin là. Nos ennemis menaçaient depuis trop longtemps la quiétude du Royaume, à la lisière de nos terres, corrompant des régions à leurs obscurs desseins. Aucun repos n’était possible sous la menace constante de ces puissances démoniaques rôdant à nos portes. Le bucheron moustachu et la gironde fermière vivaient constamment sous le couperet d’un conflit inévitable. La beauté de notre pays cachait l’angoisse sourde qui se répandait dans le cœur des habitants…des cauchemars de sacs et de pillages…Mon conseiller militaire était formel et sa fougue ne le rendait que plus convaincant : nous étions condamnés à nous battre.
C’est ainsi qu’en ce jour ensoleillé, je réunis mes armées et lançait la plus grande campagne militaire que notre petite nation ait connu. Je me souviens avec émotion de ces visages tournés vers moi, emplis d’une foi sereine, d’une confiance absolue en mes desseins. Je n’oublierai jamais cette liesse quand je les encourageais à se rendre chez le fleuriste pour parer leurs uniformes de couleurs et d‘odeurs printanières. Nous nous battions pour la vie, pour le futur de leurs enfants, ce symbole réchauffait le cœur des jeunes recrues et gonflait la poitrine des vétérans d’une fierté légitime.
« Enéo deviendra un grand archer, comme sa mère. » Me confia Kimakari, un de mes plus valeureux soldats. Marié depuis la veille à Liza, chasseuse émérite douée d’un sens inné de la balistique et d’une chevelure d’or éblouissante, son regard grave semblait malgré tout soucieux derrière sa visière d’acier. Non sans émotion, je lui confiais une arme unique, comme gage de ma confiance en sa valeur.
Les premières heures de l’offensive n’apportèrent rien de tragique. Les soldats étaient entrainés, motivés et joyeux, rien ne semblait pouvoir les arrêter. Pourfendre les démons et créatures sauvages qui peuplaient les vallées alentours échauffait leurs esprits d’une saine rage de vaincre. Je gardais mon sang-froid à quelque distance de la mêlée, conscient que la situation pouvait basculer d’un moment à l’autre.

C’est en arrivant dans le défilé, où soufflait l’haleine putride d’un pays dévasté par le Mal, que les premiers troubles nous ralentirent. De lâches diablotins nous avaient repéré malgré notre vigilance, et, juchés sur les hauteurs, inaccessibles à nos épées et à nos flèches, nous jetaient des roches cruelles. Comme Roland à Roncevaux nous étions piégés par un terrain défavorable et des ennemis sans honneur. Les cris de douleurs et de frustrations des soldats se mêlèrent bientôt à mes ordres, que je dispersais frénétiquement, cherchant une échappatoire à cette désespérante situation. C’est ainsi, au prix de sales blessures et d’une impitoyable percée dans le canyon hostile, que nous sommes entrés dans l’enfer de la bataille.
La suite n’est que hurlements et fureurs. Mes souvenirs se brouillent à l’évocation de ces événements. Je revois des hordes de démons, les cornes souillées du sang de mes hommes, déroulant leurs entrailles sur le sol d’un désert de terres mortes et de cendres. Était-ce réel ou mon esprit avait déjà cédé ? J’entends leurs cris, leurs supplications. Je me revois hurlant des ordres, désespérés et furieux, en proie à une fièvre sanguinaire, poussant mes braves vers la mort. Je revois leurs yeux pleins de terreurs et de larmes, leur regard pourtant confiant envers moi, plein d’une foi en leur Roi que même l’approche de la mort n’aura su leur enlever. Et moi, leur Roi, vociférant, insultant les mutilés, renvoyant rageusement les fuyards au charnier, en proie à un désespoir écarlate, un voile de feu me bouchant la vue, je les ai tous vu se faire massacrer. Jusqu’au dernier. Tous.

Quand à la nuit je revins au Royaume, hagard et seul, au prix d’une course effrénée pour sauver ma pitoyable peau, rien ni personne ne m’accueillit. Les villageois étaient en leurs chaumières, adressant des prières à leurs parents au combat. Comme un fantôme, je me dirigeais sans bruit vers la salle du trône où, pensais-je innocemment, je pourrais retrouver la Force de mon rang et le repos de mon âme.
Howser, mon conseiller militaire avec qui j’avais dressé les plans de l’assaut, m’accueillit comme si de rien n’était, dressant le bilan de la journée – négatif cela va de soit – mais m’encourageant de manière pragmatique à poursuivre mes efforts.
Sous ce sourcil épais étincelait le regard d’un fou. Je compris alors toute l’ampleur de mon erreur.
…
Le lendemain, sur la plage, la marée charriât quelques corps où perçait encore miraculeusement un souffle de vie. Des soldats de l’assaut de la veille étaient revenus de la mort ! Mais leurs souvenirs éteints et leurs regards purs et toujours dévoués furent pour moi encore plus cruels que les reproches ou la haine.

septembre 2, 2009 à 10:11
Vendu.
Je me prends Little King Story dans le mois.