Prohibition
C’est la nuit. Les néons crachotent leurs éclairs d’un rose incertain, perçant l’opacité nocturne d’un crépitement irrégulier. Les pavés humides et sales reflètent les lueurs de la rue et forment des halos évanescents dans la brume citadine se déchirant sur les contours sombres d’une silhouette courbée.
Déambulant d’un pas anxieux mais déterminé au milieu d’une chaussée déserte et silencieuse, comme traquée par une culpabilité palpable, un homme se dirige vers l’enseigne brillante « Au Renard Gris », qu’il gratifie d’un hochement de chapeau entendu. Il pousse ensuite doucement, comme dans la crainte d’un hurlement de charnière récalcitrante, la porte battante du bouge enfumé.
Analysé sommairement par le système de répression de l’ivresse publique automatique, grésillant de rhumatismes électroniques, il opte pour un sourire niais à l’adresse du scanner d’identité plus tout jeune. Après une longue recherche dans sa banque de donnée poussiéreuse, l’engin déclame prophétiquement un « Bienvenue Monsieur Bernoulli » avec une voix de hall de gare enrhumée tandis que Monsieur Bernoulli prend place sur un tabouret de platine usé. Penché sur le bar, se réchauffant les mains sur l’antique cafetière, il toussote discrètement, du genre de toux sûrement plus provoquée pour attirer subtilement l’attention que pour éjecter une poussière chatouilleuse du larynx.
Le barman, petit homme sans âge aux cheveux brillants (par leur absence pour la plupart), lève la tête de la série de chopines qu’il s’occupait à lustrer amoureusement et semble enfin remarquer la présence de son client tardif. Avec un sourire entendu, il déambule jusqu’à la hauteur de Bernoulli, après avoir délicatement tapé du pied sur le juke-box déglingué, susurrant une suave symphonie de saxophones.
« B’soir cher ami. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Siffle-t-il au visage sombre de Bernoulli.
« Salut Nook. Il fait froid dehors, j’ai besoin d’un bon remontant. »
« Oké. Un cocktail maison ? Un chocolat ? Un café ? »
« Un Bloody Mario, Nook, comme d’habitude… »
Le faciès de figue séchée du barman se fend d’un sourire carnassier lorsqu’il prononce :
« Bien sûr Bernard, je n’en attendais pas moins. Je vais chercher la sauce tomate, l’ami. Pour l’instant, suivez Mademoizelle Peach, elle a une petite gâterie spéciale pour les clients fidèles. »
Bernard soupir et adresse un sourire sans joie à la jeune serveuse. Celle-ci s’empare d’un mouvement impérieux de son bras et le tire brutalement de son siège.
« Etes-vous en forme ce soir, vieux singe ? J’ai de nouveaux joujoux qui ne sauraient que vous plaire, ne me décevez pas ! »
Suivant d’un pas de somnambule la jeune femme, se lovant dans les couloirs en chaloupant comme un félin traînant sa proie jusqu’à sa tanière, Bernard baisse les yeux d’instincts lorsque la fine main diaphane de son guide lui tend une cigarette.
« Allez, détendez-vous mon vieux, il ne vous arrivera rien. Depuis le temps qu’elle dure cette foutue prohibition, nous avons rodé nos petites astuces. » Elle allume sa clope et ajoute dans un soupir « Et puis la vieille fouine sait ce qu’elle fait, Nook a des amis hauts placés vous savez. Et ce serait comme lui retirer sa raison de vivre… ».
Bernard, de derrière un sourcil nerveux, plonge un regard fiévreux dans le bleu des yeux de la jeune femme.
« Peach, magne-toi. Et essaye pas de me faire croire que votre petit bizness est sans risques. Vous n’êtes pas à l’abri d’une descente de flics dans votre trou, aussi miteux soit-il. »
« Pas à l’abri d’une descente de flics, tu dis ? Ou bien d’une taupe, non ? Les trous miteux, c’est leur monde, aux taupes. N’est-ce pas ? » Dit la serveuse en crachant un mince filet de fumée au visage de Bernard, désormais livide.
Celui-ci ouvre la bouche, puis sans un bruit, la referme.
« T’es un pauvre con Bernoulli. Si on était tous comme toi, ça ferait longtemps que plus personne prendrait le risque. Mais c’est ça qu’on aime pourtant, hein, vieux rat … » Prononce la jeune femme d’une voix triste. Adossée au mur, la tête baissée découvrant son mince cou pâle, elle semble sangloter en silence tandis que Bernard, penaud, remarque comme la serveuse paraît fragile et belle dans la faible clarté du vieux néon.
« Euh … » commence t’il. Mais la fille relève brusquement la tête et un mouvement vif de sa chevelure lui rend son aspect de prédateur, nouant la langue de Bernard qui s’étouffe dans un « Aargh. » pitoyable.
« Allez viens. » Dit-elle en l’empoignant brutalement.
Après quelques couloirs sombres et silencieux, ils s’arrêtent devant une porte gravée d’un bouclier qui dû être bleue un jour, et aussi avoir une poignée.
La serveuse glisse une main dans sa manche et en ressort une petite pièce de métal poli frappé en creux d’une forme d’écu médiéval, qu’elle introduit dans la serrure amputée. Ouvrant la porte d’un déclic, elle annonce à la pénombre « C’est moi. J’amène un client. »
Dans un soupir, elle entre dans la pièce obscure, entraînant Bernard. Ici et là sont disposés des tables rondes, couronnées d’individus cachés par leurs écrans, disposés en cercle. Quelques visages se lèvent, les yeux embrumés, le casque sur les oreilles.
Dans la soufflerie paisible des machines, la serveuse se faufile jusqu’à une borne massive poussiéreuse et partiellement recouverte de vestiges de peintures et d’autocollants.
« Regarde ! dit-elle d’un ton joyeux, presque juvénile. C’est une antiquité qu’on a découverte dans un pays lointain. Ça remonte au tout début ! »
« C’est…c’est quoi le principe ? » Murmure un Bernard intimidé, « ça a l’air si vieux… » Poursuit-il d’un souffle où se lit une sorte de crainte mêlée de respect.
« Je crois qu’il faut simplement détruire les petits carrés qui bougent en haut avec le petit rectangle que tu contrôles en bas, sans se faire toucher par les pixels qu’ils t’envoient. »
Bernard, écarté de la borne par une distance dévote, se rapproche de l’écran et jette un œil gonflé de curiosité par-dessus l’épaule de la jeune femme.
« Regarde ! Tu peux te protéger derrière les blocs bizarres en bas ! » S’exclame t’il, en jubilant d’une excitation avide, les mains maintenant crispées sur le plastique rayé.
Sur l’écran, un petit rectangle brillant lutte pour sa survie en slalomant sous une pluie de projectiles meurtriers et ripostant furieusement à coup de canon à pixel.
La porte du bar explose. Nook, complètement prit au dépourvu, reste pétrifié tandis qu’une rafale vient pulvériser les verres qu’il avait soigneusement alignés sur le comptoir. Une balle lui perfore la poitrine. S’affaissant doucement, il murmure dans un souffle « Continue ? » tandis que la Brigade Anti-Fraude s’engouffre dans la salle et investit chaque recoin.
Les pas des agents résonnent dans les couloirs. Du sous-sol, les joueurs perçoivent les bruits de courses. Des regards terrifiés fixent la porte. Qui explose elle aussi.
C’est la panique. Chacun essaye de se frayer un chemin entre les chaises, les machines, les câbles et les autres fuyards. Bernard, perdu dans la contemplation du jeu préhistorique lève soudainement la tête, et échappe un « Oh merde… ». Il empoigne Peach par le bras et l’entraîne, abasourdie, derrière une autre borne. Cachés dans la pénombre, ils perçoivent les bruits étouffés des coups de feu et des cris de douleurs (ou d’agonie).
En silence, Peach désigne d’un coup d’œil furtif une petite bouche d’aération à peine plus large qu’un écran 19 pouces. Après un décompte de trois (de circonstance dans ce genre de scène d’action au suspens insoutenable), les deux fuyards s’élancent au travers de la salle. La serveuse plonge dans le conduit, sans problème majeur. Alors que Bernard s’apprête à prendre son élan pour la suivre, un coup de feu le clou au sol. Un agent s’approche de lui. Bernard murmure un « Casse toi. » inaudible en fixant la figure consternée de la jeune femme, à l’autre bout du conduit. L’agent lève une matraque, Bernard espère que sa jauge d’HP est au maximum. La dernière image reçue par son cerveau avant de tomber sur le sommier d’ouate de l’inconscience est celle de la serveuse s’enfuyant dans une rue sombre, vu au travers d’une lucarne à peine plus large qu’un écran 19 pouces.
Fondu au noir.
De sa cellule, Bernard se demande quel moyen le plus divertissant lui est offert de se suicider sans trop souffrir. Perdu dans une contemplation fanatique de ses chaussettes, il s’entend prononcer à l’adresse de son voisin. « Tu crois que Peach s’en est sortie ? »
L’autre, un jeune homme maigre à l’air endormi, sort de sa transe silencieuse et regarde Bernard d’un œil morne. « Osef mec ! D’toute façon, c’est foutu pour nous tous. Ceux qui sont morts ont eu d’la chance. Et si on sort un jour d’ici, ça m’étonnerai qu’on puisse jamais recommencer toussa. »
Bernard s’enlève une chaussette. « Tu crois que si je l’avale j’arriverais à m’étouffer ? »
Un gardien hurle depuis la fente de la porte. « Détenu Bernoulli, un colis pour vous ! »
C’est un gâteau. Un cake plus précisément. Le genre de pâtisserie qu’on suspecterait de dissimuler une lime. C’est sans doute pour cela que personnes n’a prit la peine de l’autopsier –se dit Bernard- on n’a pas de barreaux. D’ailleurs, on n’a même pas de fenêtres.
Mais qui a bien pu m’envoyer un truc pareil ?
Sans joie, il commence à découper le gâteau, par pur réflexe. Il bute sur quelque chose de dur.
Ce n’est pas une lime. Ni une arme. C’est un petit objet parallélépipédique muni d’un petit écran et de deux boutons usés. Bernard se dit alors que Peach est sûrement encore en vie.
Dans un frémissement orgasmique de tout son épiderme, il s’emmitoufle sous la couverture de sa couchette et allume l’objet saint. Un « tidoum !» harmonieux perce faiblement le silence.
J’ai exhumé ce texte d’une pile de vieux octets encombrant un coin de mon disque dur depuis ma deuxième année de bozar. Je n’ai pas pu résister à l’envie de m’en soulager une bonne fois pour toute en le publiant ici. (test de skin…pas convaincu…)

juin 2, 2009 à 2:35
Le skin est épuré, et je trouve ça bien. Mais il l’est peut-être trop.
Eh oui, j’aime faire des commentaires qui me compromettent !!
Pour le texte, j’ai adoré!! J’en ai même pleuré. Si. Car j’ai tout lu sans cligner des yeux, et ça assèche l’oeil, malgré le fond noir, et la présence de verre de contact dans l’organe susnommé provoque l’apparition de larmes.
J’ai tout lu d’un trait, et si j’ai un seul regret, c’est d’avoir deviné juste avant à chaque fois, de quelle prohibition on parlait, et que contenait le gâteau.
Diagnostic : le titre de l’article, associé aux références nintendoesques, a fait tilt juste à temps pour la prohibition. Il aurait fallu se priver du bloody mario pour que ma découverte soit totale, mais le texte perdrait de son charme sans ces références. Pour la non-lime, le fait que tu la mentionnes fait tilt, on se dit que c’est donc pas ça, que c’est autre chose, et deuxième effet kisskool du bloody mario, on pense à la game boy (les portables modernes ne résisteraient pas à un gâteau à la crême, m’est avis). Sans mentionner que ça ne pouvait pas être une lime, je ne pense pas que j’aurais deviné à temps, puisque j’aurais osé te soupçonner d’être tombé dans un classique luckyluckeste…alors que la Peach aurait à raison pensé qu’une gameboy constituait le meilleur moyen d’évasion pour Bernoulli.
En un mot comme en cent : plébiscite! De moi, parfaitement.
Une question juste : tu te souviens de pourquoi Bernard Bernoulli? (parce que Bernoulli me fait forcément penser au mathématicien et que ça me pollue les autres références possibles…)
juin 2, 2009 à 2:41
Oh Chouix, voyons ! Bernard Bernoulli ! De Day of The Tentacle (et Maniac Mansion) !
^^
Merci beaucoup pour ces compliments qui me volent droit au cœur de la plume. C’est surement prévisible mais l’intérêt pour moi n’était pas dans le twist mais dans l’ambiance et les références…C’est peut-être dommage en effet, en tout cas ce texte est trop vieux, je n’y retoucherai plus. Merci de l’avoir lu, déjà, et apprécié !
juin 2, 2009 à 11:00
Je l’avais déjà lu à l’époque (oui oui), et je le redécouvre avec encore plus de plaisir encore.
Bien écrit, bien décrit. J’aime Peach dans le couloir enfumé qui joue la femme fatale mais pas trop. C’est LE personnage de ce texte.
juin 28, 2009 à 11:55
Je l’aime bien aussi ce texte, l’ayant moi aussi lu sur mon pitit écran de bozarien’ afoute en ta compagnie mon cher Nikobo, une adaptation visuelle se profilait à l’époque, content que tu exhumes les vieux morceaux !!
The KGB.