Aujourd’hui on m’a dit que j’étais difficile à cerner. Ce n’était pas particulièrement péjoratif dans le contexte, mais ça n’était clairement pas gratifiant. Comme ce n’est pas la première fois qu’on me fait la remarque, dans une situation relativement similaire, je commence à m’interroger…
Dans le cas présent, je digressais joyeusement et dans l’insouciance d’un enthousiasme sans calcul à propos d’un animé délicieusement crétin qui me plait beaucoup (Jungle wa itsumo Hare nochi Guu). Suite à cela la conversation glissa vers un tout autre sujet, où je fis par de ma fascination pour les films noirs, en particulier ceux mettant en scène le duo Alan Ladd/Veronica Lake, avec la même naïveté emphatique.


J’étais conscient du grand écart stylistique qui avait été exécuté en moins de 3 phrases par des cerveaux à froid, mais tout de même… Une vague incrédulité et un soupçon de méfiance passèrent furtivement sur le visage de mon interlocuteur. J’aurai même la paranoïa d’en extraire un certain mépris. J’eu l’outrecuidance de l’interroger sur ce soudain virement de ton, et la réponse qu’il me fit confirma mes maigres doutes : « Je trouve un peu opportuniste de se dire fan d’animés japonais et de films noirs. »
Je ne voyais pas où était le problème…
« Tu es assez difficile à cerner, on ne sait pas vraiment quels sont tes goûts…C’est à se demander si tu ne prétends pas apprécier quelques choses juste pour pouvoir te permettre d’en parler et donner ton avis. »
Outre l’aspect vexant d’une telle remarque, elle me fit réfléchir quant à ce qui avait pu nourrir une telle conclusion…
« Parfois on a l’impression que tu invoques des références à priori antagonistes pour provoquer un conflit entre nos différents points de vue. »
Ce qui est fort possible, me connaissant. J’ai néanmoins l’excuse de ne pas en être conscient. Depuis quelques temps dans les débats, plutôt que d’être solidaire d’un groupe d’opinion, j’agis souvent comme anticoagulant.
Comme un emmerdeur quoi.
Concrètement, c’est cette fascination (malsaine ?) pour la baston d’opinion qui me met à l’écart de certains rituels contemporains (comme le foot ou plus belle la vie). Ce n’est pas un goût d’esthète, la recherche d’une quintessence culturelle…Rien d’aussi noble. Tout de même…
J’aime bien le conflit. C’est à mon avis ce qui fait le mieux ressortir ce qu’il y a de plus beau (et de plus laid, oui, aussi) dans l’humain. Face à une menace contre son intégrité physique ou mentale, celui-ci déploiera des trésors de volonté et d’ingéniosité pour se défendre et faire valoir son point de vue.
C’est de cela dont il s’agit, pas de « guéguerre » ou de violence à priori gratuite. Mais de la valeur d’un point de vue.
Forcement chérie, l’opinion intime est la clé de voute de l’esprit. Sans elle la personnalité s’effondre ou se dissout comme un cachet d’aspirine dans un verre d’eau. Beaucoup la protège en ne l’exposant jamais, la blottisse dans la chaleur d’un groupe (porte-ouverte à l’intolérance la plus crasse), ou la couvre de faux semblant, derrière moult barricades conceptuelles ou approximations consensuelles (à contrario on retrouve souvent ce genre de cerveaux frileux camouflés sous l’étendard de la ‘tolérance’).
Protéger son opinion est une attitude de self-défense, une démonstration d’instinct de survie, d’autoconservation de son intégrité.
C’est aussi un aveu de faiblesse, de manque de consistance morale.
Personnellement je jubile au spectacle du gladiateur de la pensée exposant son opinion intime et brute de sensualité intellectuelle dans l’arène de la polémique. Evidemment, pour ceux dont l’opinion est soigneusement molletonnée d’idées reçues, ce spectacle peut paraître barbare, voir obscène, vulgaire ou immature. Pourtant, celui qui (se) débat ainsi, face à un autre polémiste, mais le plus souvent contre le mur d’indifférence crasse de l’Opinion Générale, est un héros ! Mille fois plus dangereux pour lui et pour les autres et dix mille fois plus efficace qu’un petit penseur à la langue de bois qui distillerait ses nuances moelleuses déguisées en cynisme assassin pour mieux se faire briller (« quelle irrévérence ! »). Ce Don Quichottisme agressif a le mérite de la sincérité.
Ce qui sort de meilleur, de plus beau et de plus pur est toujours lié à l’intensité d’un combat, l’emphase d’une conquête. La création est une guerre contre l’inertie ; et le créateur est régulièrement obligé de prendre ses gants de boxe conceptuels pour rouer de coups son propre cerveau quand celui-ci commence à se figer, se cristalliser dans un certain confort moral. D’où ce besoin de se confronter à des références antagonistes, des points vue que tout opposent, de croiser le fer avec ses à priori.
Non ce n’est pas d’avoir lu du Leon Bloy le weekend dernier qui influence ces lignes, vraiment. Remarque peut-être un peu, mais mon ressentit est très intime. En plus j’ai aussi lu en parallèle le 3ème Tome des romans Warcraft ‘Le Dernier Gardien’.
Quoi, je suis opportuniste ?
